Série : « Si tu m’apprivoises »
J’entre dans les cases, Sonia déborde. Elle sauve les animaux en détresse pour donner un sens à ses errances. Elle brandit ses griffures comme un manifeste. Je le signe en la photographiant. Et doucement, elle devient pour moi unique au monde.
Je documente depuis 2021 la vie de Sonia, jeune femme sauvage et magnétique, habitant avec sa mère et ses animaux dans un appartement saccagé d’un quartier défavorisé de Nantes (44).
J’ai rencontré Sonia, alors âgée de 17 ans, lors d’un reportage sur un dispositif innovant de l’aide sociale à l’enfance (ASE) prenant en charge des jeunes dits « incasables » : avec des troubles du comportement, soit environ 2,5 % des jeunes de l’ASE. Comme eux, Sonia défie la société en faisant des « dingueries ». Borderline et impulsive, elle explose contre les gens qui l’entourent. Poursuivie par des traumatismes qu’elle voudrait oublier, elle se met en danger pour s’anesthésier, pour se sentir exister.
La particularité de Sonia, c’est de s’apaiser en prenant soin d’animaux auxquels elle s’identifie : chiens maltraités, chats errants, pigeons blessés et chevaux boiteux. Elle préfère leur compagnie à celle des hommes. Elle les recueille, les écoute et les caresse, elle les apprivoise.
Moi, c’est elle que j’ai dû apprivoiser pour pouvoir la photographier, me rapprochant doucement pour faire tomber sa peur d’être jugée… jusqu’à ce qu’elle se sente aussi exister à travers mes images, à travers « notre projet », comme elle l’appelle. Peu à peu, Sonia s’exprime et s’implique dans ce projet photographique, proposant de nouvelles scènes pour mettre en images ce qu’elle veut raconter d’elle-même.
Son histoire de fille griffée se dévoile au fur et à mesure de mon intrusion entre les murs gris de son HLM et de son existence précaire. Sonia, toujours flanquée de son berger allemand, observe la fragilité du monde par ses fenêtres. La sensibilité à fleur de peau, elle lâche sa chienne Venom contre ceux qui l’affrontent.
Sonia, 20 ans aujourd’hui, est emblématique de la difficulté à devenir adulte dans un contexte de fragilité mentale et économique : sans affection, sans soutien éducatif, sans diplôme et sans perspective d’avenir. Et en même temps tellement singulière par son sens de la liberté et son étrange connexion aux animaux…
La première phase de ce projet a abouti à la réalisation de ce court-métrage photographique, qui a remporté le Grand Prix Les Nuits Photo 2024 soutenu par Freelens et la SAIF. Dans un dialogue avec sa chienne, Sonia y partage ses désillusions sur la société des hommes et son rêve le plus fou : avoir un cheval à elle pour galoper loin de leur indifférence.